Ces étranges bestioles également appelées lombrics méritent bien que l'on s'intéresse, à plus d'un titre, sur leur sort dans nos jardins.

Du point de vue de l'histoire naturelle, avouez qu'ils ont déjà de quoi nous surprendre par des caractéristiques hors du commun. Imaginez donc qu'ils n'ont apparemment ni queue ni tête, pas plus d'yeux que de dents, qu'ils respirent à travers leur peau et non à l'aide de poumons, possèdent neuf cœurs, trois paires de reins et une centaine d'anneaux munis de soies qui leur permettent de se déplacer. Vous avez sans doute déjà remarqué que, coupés en deux, ils continuent à vivre séparément (c'est ce que l'on appelle la rédintégration). Ils montrent également des mœurs nocturnes et sont hermaphrodites. Voilà pour la description à sensations.

Des bêtes de somme

C'est lors d'une conférence donnée par Michel Gallais, responsable des Espaces Verts de la Ville de Marans (17), que j'ai repris conscience de l'importance des vers de terre au jardin. D'où l'envie de vous faire partager certaines révélations d'importance. Gageons qu'après cette lecture vous considérerez ces humbles animaux d'un tout autre regard. Tout d'abord, dans le sol de notre jardin vivent en principe de très nombreux lombrics à moins que vous soyez adepte des traitements chimiques à outrance. On compte environ 250 000 à 5 millions de ces vers par hectare. Plus particulièrement, on décèle la présence de trois types différents de lombrics. Il y a ceux qui travaillent à l'horizontale et en surface, puis ceux qui font de même en profondeur. Vous l'aurez d'ores et déjà compris, c'est le troisième type de lombrics, ceux qui travaillent la terre verticalement, qui s'avère le plus précieux.

Et pour cause ! Ce sont eux qui ameublissent le sol en profondeur, creusent des galeries permettant à l'eau et à l'air de pénétrer en profondeur (économies d'eau et diminution des lessivages), transportent les matières organiques en profondeur et remontent les fertilisants lessivés à proximité des racines. En fait, ce "saprophage " se nourrit de matières organiques en décomposition qu'il digère en les mélangeant à de la terre et à sa salive. Ce faisant, il engloutit et rejette l'équivalent de son poids chaque jour. À la surface, il excrète des tortillons (amas turriculés) qui signent sa présence. Leur énergie insatiable profite donc bien au sol qui demeure meuble et aéré ce qui favorise la pénétration des racines et donc l'implantation rapide des végétaux. Leurs déjections sont étonnamment riches : la terre rejetée est ainsi 5 fois plus riche en azote, 7 fois plus en phosphates ; 11 fois plus en potasse, 2 fois plus en calcaire et 3 fois plus en magnésie que le sol d'origine. Nous disposions ainsi d'une véritable usine à engrais sans nous en rendre compte. C'est à l'automne que les vers sont les plus actifs, lorsque la terre est fraîche et leur nourriture abondante d'où la présence manifeste de nombreux tortillons sur nos pelouses. C'est du reste un bon test pour jauger la densité de la population locale. Le froid les engourdit bien sûr, mais c'est durant l'été qu'ils travaillent le moins, se réfugiant en quête de fraîcheur indispensable au plus profond du sol et entrant même en léthargie. En fait, ils sont capables de brasser jusqu'à 100 tonnes de terre à l'hectare durant la période située entre octobre et mars. Ils font donc un excellent travail, bénévolement, pour la santé du jardin et des plantes. Ces dernières seront ainsi, à n'en point douter et sans apport supplémentaire d'engrais, saines et robustes donc bien moins sensibles aux maladies et parasites. Vous avez donc tout à y gagner.

Encouragez-les à travailler pour vous

Autant donc faciliter la tâche de ces précieux auxiliaires en leur apportant de la matière à travailler, à enfouir à votre place, ce qui rend inutile le bêchage conventionnel. Pour ce faire, épandez un épais paillis organique sur la terre (compost, terreau, feuilles mortes…). Notez que si vous employez de la paille, veillez à ce qu'elle ne soit pas fraîche et jaune. Trop riche en carbone, en se décomposant, elle ponctionnerait inutilement une partie de l'azote du sol. Mieux vaut employer de la paille "brunie ", c'est – à – dire que vous aurez humidifiée et entreposée durant un mois sous un plastique ou plus longtemps à l'air libre. Apportez cette paille à l'automne, en couche de 10 à 15 cm, que vous recouvrirez d'un lit de compost. Les lombrics en quête de nourriture monteront chercher cette manne pour l'enfouir à votre place, en profondeur. Chaque année, nourrissez les vers de la sorte en renouvelant le paillis qui s'est désagrégé progressivement. Celui - ci contribue en outre à limiter la levée des mauvaises herbes issues de graines et à conserver l'humidité du sol. D'où des économies énormes de travail en termes de désherbages et d'arrosages, donc une meilleure gestion de l'eau. Et si les vers sont absents de votre terre, ne déprimez pas et améliorez de la sorte votre terre. Ils finiront bien par rappliquer devant un tel menu.

Philippe Ferret