Dossier

Depuis de nombreuses années, je ne peux plus me passer de certaines plantes que d'autres qualifieraient de "secondaires" dans la composition d'un jardin. En plus de ce je ne sais quoi de charme et d'une certaine insolence, je leur reconnais volontiers aussi une fidélité indéfectible. Je veux parler de ces plantes annuelles ou bisannuelles, de ces vivaces aussi qui se ressèment volontiers et parfois là où on ne les attend pas. En effet, vous les semez ou plantez une seule fois et les retrouvez chaque année plus nombreuses et pétulantes. Elles contribuent en cela à composer un jardin vivant et mouvant (je dirais même émouvant) car elles sont toujours là, présentes à l'appel sans pour autant offrir un spectacle immuable et une fois pour toutes arrangé. Qui plus est, vous pouvez mettre à contribution leur caractère débonnaire pour en faire profiter sans retenue vos voisins et amis. Ainsi, vous essaimerez alentours ce style de jardin sauvageon, fouillis, facile à vivre et à entretenir. Dans le carcan strict des jardins plus formels (avec bordures de buis, topiaires et tutti quanti !), moyennant certes un peu plus de surveillance et d'entretien, ces végétaux constitueront un contraste des plus attrayants, genre fouillis organisé si prisé outre-Manche.

De belles saisonnières

La mi-ombre sied à de nombreuses ombellifères comme c'est le cas de Smyrnium perfoliatum, curieuse ombellifère à fleurs jaunes, épanouies en mai - juin (80 cm). Ses semis sont très nombreux et vous les contrôlerez, en amont, en limitant leur production par la taille de la majorité des fleurs fanées. Ne tardez pas à supprimer les plants excédentaires car la racine pivotante devient vite robuste. Certains pavots se ressèment facilement comme Papaver atlanticum ou heldreichi, tous deux d'un orangé très doux. Il aiment les lieux caillouteux, bien drainés. En revanche, leur cousin cantabrique, Meconopsis cambrica, préfère quant à lui, la mi-ombre qu'il éclaire de ses nombreuses coupes jaune citron.
Je laisse toujours quelques pieds de "cabaret des oiseaux" ou cardaires mener leur vie au fond du jardin. Ces chardons altiers (1,80 m) font la joie des volatiles qui s'abreuvent dans les coupes formées par leurs feuilles engainantes. Ils se nourrissent également, en automne et en hiver, de leurs nombreuses graines.

La monnaie du pape, Lunaria biennis, à tendance à se dissèmer partout si on laisse ses beaux fruits en siliques brillantes se désagréger sur la plante, une tentation bien légitime. Il en est de même de sa variante vivace et un peu moins pimpante, Lunaria rediviva, aux fleurs printanières lilas clair divinement parfumées. Le myosotis se répand rapidement pour constituer un tapis dense, un brouillard bleu au printemps d'où surgissent quelques tulipes fleur de lis blanches, contrastées. La pelouse, que je ne fait que tondre (pas d'engrais ni de traitement herbicide), montre une allure champêtre et s'émaille, le printemps venu, d'un semis irrégulier de pâquerettes blanches et de violettes bleues, très parfumées. J'en ai presque honte de tondre !

Ces sauvageonnes se retrouvent aussi en certains massifs de bordure pour composer des tapis denses et bigarrés. Tout l'été durant, l'ombre fraîche autour du puits est éclairée des innombrables fleurs du joli Impatiens balfouri, roses et blanches, offertes à profusion. C'est une plante typique des jardins campagnards où elle apprécie le pied des murs frais, tout comme la digitale, reines des clairières. Au soleil, les lieux chauds et les sols poreux, voire le bord des allées engravillonnées, ont la faveur des soucis (Calendula) et des pavots de Californie (Eschscholzia) oranges ainsi que des matricaires aux nombreuses marguerites blanches. Mariez les à quelques sauges horminum dont les fleurs insignifiantes sont rehaussées de belles bractées blanches, roses ou bleues, enluminées de veines contrastées, tels des vitraux.

Amélanchier du Canada

Des vivaces bohêmes

Dans la rocaille, au pied du superbe amélanchier du Canada formant un gros nuage blanc au printemps, se presse une colonie de tendres primevères aux coloris variés, blancs, mauves, roses… résultat de la dégénérescence de variétés jadis plus pimpantes. Parmi les rochers, c'est l' Oenothera odorata 'Sulphurea' qui nous gratifie de sa floraison nocturne et parfumée, attirant les papillons insomniaques, jaune pale, durant l'été. Les Sisyrinchium striatum, ces cousins des iris, dispersent leurs touffes de ci-de là, ornées de longs épis de fleurs jaune crème en juin-juillet. La belle de onze heures (Ornithogalum arabicum), une bulbeuse chipie, prend ses aises également, en plein soleil, et niche au creux des rochers les plus chauds ses touffes toujours plus fournies. Quel bonheur que ses bouquets de fleurs immaculées et étoilées, certes éphémères mais heureusement renouvelées durant plusieurs semaines. Sous le frêne pleureur, en avril, le sol est tapissé des touffes aux feuilles charnues (c'est une vraie plante grasse) du Montia sibirica, à la floraison ténue, rosée laissant place à des touffes jaune citron de cette ravissante graminée d'ombre, le Millium effusum 'Aureum'. D'autres violettes de l'espèce soraria, à fleurs blanches et pigrelées de points bleus ou fardées de sillons bleus, se sont installées au gré des déplacements hasardeux des graines par les fourmis, à proximité.

Plus tard, ce sont les grandes radiaires ou astrances qui hisseront ici leurs belles fleurs ouvragées, blanc verdâtre, en curieuses pelotes d'épingles. Dans le coin dédié aux fleurs de coloris chaud, c'est le Rudbeckia triloba vagabond qui compose, en automne, des boules constellées d'étoiles jaune d'or à cœur noir, décoratives même en début d'hiver. Le large feuillage en rosette laineuse et blanche des molènes (Verbascum) donne naissance à de hauts épis raides tout aussi pelucheux, écrins douillets pour leurs fleurs jaune vif. Ce sont ainsi de véritables sentinelles qui dominent ce massif tout l'été. Les grosses touffes bleutées (parfois jusqu'à 1,50 m en tous sens) de l'euphorbe charachias font penser à un bel arbuste tant elles sont imposantes. Floraison chartreuse garantie de février à juin, mais les pieds compensent leur faible longévité par des semis abondants, souvent à des emplacements inattendus comme devant notre portail, sur la rue. Le long de la grille donnant sur cette même rue, c'est la julienne des dames qui s'en donne à cœur joie par ses semis spontanés. Elle dévoile en été de belles fleurs mauves ou blanches en abondance, de délicieux effluves vespéraux prodigués à la ronde.

Prenant le relais jusqu'aux gelées, les Gaura lindheimeri aux fleurs en minuscules papillons blancs apportent leur voile léger. Je reconnais bien leurs plantules en désherbant les massifs car elles sont mouchetées de rouge. Celles de la coquelourde sont aussi bien reconnaissables, mais à leur duvet grisâtre. C'est ici la tendre variété 'Oculata' du classique Lychnis coronaria dont les fleurs blanches dessinent peu à peu un cœur rose. Le long de l'atelier, en terre sèche, c'est la guère aux semis de la mélisse à feuillage panaché de doré et odoriférant car la belle ne ménage pas ses efforts pour se propager. Le fenouil à feuilles plumeuses et bronzées y est toutefois moins volage, à mon grand regret. Un peu partout dans le jardin, nous avons planté des hellébores d'orient ou "roses de carêmes" dans des sélections de couleurs étonnantes : noires, jaunes, picotée, ourlées, doubles, couleur de fumée.... Chaque année, à leur pied, se développent de nombreuses plantules prometteuses. Il faudrait avoir le temps de les repiquer en ligne, dans un coin de potager, pour observer le résultat du travail des abeilles fécondant à tour de rôle les fleurs de chaque pied… et découvrir ainsi de nouvelles merveilles. Par manque de place, je préfère distribuer ces semis aux amis qui sauront choyer de telles plantes généreuses et sans soucis.

Côté cour, ce sont les classiques roses trémières qui ponctuent le mur de la maison de leurs épis dressés aux pompons froufroutants. Au fil des ans leurs couleurs vives ont laissé place à quelques teintes pastels et surtout des pieds à fleurs blanches, insipides. Bientôt viendra le temps de la relève avec des semis déjà faits d'une variété à grandes fleurs couleur cassis.

Philippe Ferret

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