Rodolphe Grosléziat, jardinier expert au potager de nos vidéos de jardinage, élève des abeilles dans son jardin depuis 5 ans. Quelles sont les raisons qui l’ont motivé ? Quelles ont été ses appréhensions ? Comment s’y est-il préparé ? Tout ce qu’il faut savoir avant de se lancer dans la grande aventure de l’apiculture !

ruches dans le jardin

Plantes-et-jardins : Qu’est-ce qui t’as motivé à installer des ruches dans ton jardin ?

Rodolphe Grosléziat : Avant tout par souci de la biodiversité, pour participer à la sauvegarde des abeilles. Et puis aussi par intérêt personnel pour assurer la pollinisation des fruits et légumes du potager et améliorer mes récoltes.

P.J. : Tu as des enfants. La cohabitation enfants-abeilles ne te faisait pas peur ?

RG : Oh oui ! J’ai hésité pendant plusieurs années (3 ans) avant de faire le grand saut en 2009. Je n’étais pas rassuré pour mes enfants, âgés à l’époque de 9 à 5 ans.
Quand j’ai traversé le jardin avec ma première ruche sous le bras, je me suis vraiment demandé si je ne faisais pas une bêtise. Mais je ne le regrette pas aujourd’hui : j’ai acheté l’équipement de protection en double pour en faire bénéficier les enfants et ils adorent aller voir les abeilles avec moi !

Les abeilles au travail

P.J. : Quelles précautions as-tu prises ?

RG : Tout d’abord, j’ai installé les ruches dans un coin reculé du potager, où les enfants n’allaient pas jouer. Et surtout, j’ai choisi la race d’abeilles la plus douce et la plus docile : les Buckfast, elles se contentent de butiner et de faire le miel. Actuellement j’ai 7 ruches, et avec 50 000 abeilles par ruche, c’est 350 000 abeilles dans mon jardin. Bien sûr, elles ne sortent pas en même temps mais j’entends bourdonner beaucoup d’abeilles. Mais ça ne m’inquiète pas : les abeilles sont agressives le plus souvent quand on les embête.

P.J. : Dans quel environnement les as-tu installées ?

RG : En pensant à leur besoin de nectar et de pollen, les abeilles ont changé ma vision du jardin. J’y ai planté un maximum de plantes mellifères : fleurs, arbustes, arbres… J’ai 5 tilleuls près des ruches, 2 autres à plus de 100m, qui fleurissent en juin. J’ai planté récemment des fleurs pour la fin de l’hiver : bruyères, hellébores fétides qui produisent du nectar durant la saison froide. Et je fais pousser du lierre champêtre au pied des haies.
Je leur avais aussi installé un point d’eau – les abeilles boivent énormément – pour qu’elles puissent boire sans risque de se noyer. Mais finalement, je me suis rendue compte qu’elles préféraient aller boire à la mare, à 50 m des ruches, en se posant simplement au bord de l’eau.

Les abeilles ont besoin d'un point d'eau à proximité de leurs ruches, une mare par exemple.

P.J. : Comment t’y es-tu préparé ?

RG : Je m’y suis préparé en lisant beaucoup, et en me rapprochant d’un apiculteur local – j’ai eu de la chance je suis tombé sur une petite perle. Il me donnait un cours une fois par semaine, sur son rucher. Je ne me suis pas lancé sur un coup de tête, c’était une décision mûrement réfléchie et je me suis bien formé avant d’acheter mes ruches. Et là encore, l’apiculteur m’accompagnait lors de mes manipulations avec les abeilles pendant une à deux années.
Aujourd’hui, avec 5 ans d’expérience derrière moi, je suis presque autonome, ce qui ne m’empêche pas d’apprendre constamment par la pratique et par les livres. C’est comme en jardinage, qui peut dire qu’il sait tout et qu’il n’a plus rien à apprendre ?

P.J. : Quel budget ça représente ?

RG : Il n’est pas négligeable car il faut acheter un équipement de protection (vareuse) et du matériel plus ou moins spécifique : extracteur de cadre, enfumoir, pince… Sachant qu’une colonie coûte 120 à 150€ et une ruche 100€. Et il ne faut pas lésiner sur la qualité pour la ruche : bois massif, assemblage par tenon et mortaise… De plus, les ruches s’installent par 3 : commencer avec une seule ruche c'est s'exposer à des déboires. Il vaut mieux en avoir 3 pour renforcer une colonie trop faible ou au contraire en diviser une trop vigoureuse. Pour extraire le miel, il faut compter 200€. Ce qui revient à 700€ tout compris.

P.J. : Et au niveau de la législation ?

RG : Légalement, au niveau national, les ruches doivent être installées à un minimum de distance de vos voisins, de lieux publics accueillant des enfants, des malades, des militaires… Au niveau local, rapprochez-vous de votre mairie et de la préfecture qui sont en définitif les seuls habilités à le dire. Vous êtes obligé d’être assuré pour cette activité et de déclarer vos abeilles au service vétérinaire, qui vous délivre un numéro de cheptel. Enfin, je conseille fortement d’adhérer à un syndicat d’apiculture qui sera de bons conseils tout au long de votre activité.

La reine est plus grosse et marquée pour être rapidement repérée.

P.J. : Quel temps y consacres-tu ?

RG : Avec l’expérience et ce que je lis, je préviens quiconque de ne pas se lancer dans l’apiculture s’il croit n’y passer que cinq minutes de temps en temps ! Il faut surveiller les abeilles régulièrement, une fois toutes les 3 semaines du printemps à l’automne, pour prévenir les attaques de leurs deux principaux parasites : le varois (un acarien des abeilles dont on peut se débarrasser grâce à un traitement) et la loque américaine (qu’on ne peut éradiquer qu’en brûlant la ruche et ses abeilles…). Dans certaines régions, le frelon asiatique cause aussi des dommages. En hiver, l’apiculteur doit s’assurer qu’elles ne manquent pas de nourriture.

P.J. : Justement, comment les abeilles passent-elles l’hiver ?

RG : Etant donné que la colonie a besoin d’une température constante de 35°C pour vivre, l’hiver entraine la mort de nombreuses abeilles. Elles n’hibernent pas et se regroupent en grappe. Les abeilles à l’extérieur de la grappe subissent le froid et meurent souvent. Pour que le cheptel passe l’hiver, il faut une grappe la plus grosse possible à la fin de l’automne et donc s’assurer que la reine soit nourrie convenablement pour pondre un maximum d’œufs à la fin de l'été.

P.J. : As-tu déjà subi des pertes ?

RG : La première année j’ai perdu 2 ruches à cause des traitements agricoles, le vent a tourné et a empoisonné mes abeilles. Mon jardin est à 3 km de la mer et je bénéficie de ce vent dominant qui me protège des traitements faits dans les champs voisins en règle générale. J’ai joué de malchance. Pour limiter les risques de contamination, j’ai planté de nombreuses plantes mellifères pour qu’elles trouvent toute leur nourriture dans le jardin. Les abeilles sont des paresseuses si elles trouvent de la nourriture à proximité elles n’iront pas plus loin.

La première année, les abeilles ont été empoisonnées par les pesticides !

P.J. : Qu’est-ce que les abeilles t’ont-apporté ?

RG : Des récoltes plus abondantes ! L’année dernière, les jardiniers se sont plaints d’avoir une récolte de fruits bien faible par rapport aux autres années. La mienne a été quasiment identique aux années précédentes. Les arbres fruitiers étaient bien pourvus en pommes et poires !
Du miel ! Il est extrait par un système de centrifugeuses. Par rapport à celui du commerce c’est du miel pur. Il embaume alors toute la maison et les enfants en raffolent. On en fait deux récoltes par an : une au printemps et une en été. Si l’été est pluvieux et pas suffisamment chaud, les abeilles produisent moins de miel, je leur laisse: c’est leur nourriture pour passer l’hiver, il leur en faut au moins 16kg.

P.J. : Que penses-tu des ruches installées en ville ?

RG : Il y a une pollution aux métaux lourds dans les villes qu’il n’y a pas à la campagne, et paradoxalement à la ville il n’y a pas de pesticide et d’insecticide. Les abeilles sont donc en meilleure santé en ville, d’où un engouement pour les ruches. Paris compte 300 ruches ! Une ruche en bonne santé peut produire jusqu’à 50kg de miel, mais la ville ne peut fournir assez de nectar et de pollen par rapport aux nombres d’abeilles. Cette situation peut devenir problématique…

P.J. : Quels conseils donnerais-tu à ceux qui veulent se lancer dans l’apiculture ?

RG : En ville comme à la campagne. L’important c’est d’avoir mûrement réfléchi son projet d’apiculture. Acheter une ruche, c’est s’engager et devenir responsable des abeilles. Il faut avoir du temps pour s’en occuper et être à l’aise parmi les abeilles. Il vaut mieux se donner un an de formation et faire le grand saut après. Il faut poser le pour et le contre, s’assurer qu’on a l’emplacement disponible (chez soi ou ailleurs) ainsi qu’un local pour l’extraction du miel. Et pourquoi ne pas mettre en commun, avec des amis jardiniers, le gros matériel qui coûte cher et qui est utilisé peu souvent ?
S’assurer que l’on n’est pas allergique aux piqûres d’abeilles est primordial. Et rien n’empêche qu’une allergie se déclare par la suite au risque de développer un œdème de Quincke. J’ai été piqué des vingtaines de fois, mais une fois j’ai négligé une piqûre à la main. Elle s’est mise à gonfler et pendant 3 jours je n’arrivais plus à plier les doigts. Ça a mis une semaine à disparaitre. Depuis je ne fais plus le malin, et j’ai toujours un aspi-venin prêt à l’emploi !

Merci Rodolphe !

Propos recueillis par Rébecca Mailly

Crédits photos : reptilyfamily.free.fr